2012年2月11日土曜日

« La force de l’impermanence et un espoir de l’esprit », in L’Archipel des séismes, sous la direction de Corinne Quentin et Cécile Sakai, éd. Picquier Poche, février 2012, 410 p. pp. 61-70



 La force de l’impermanence
 et un espoir de l’esprit

 par Ishida Hidetaka (Université de Tokyo)

   Aucune nation autre que le Japon n’était censée être mieux préparée à un aussi grand séisme ; aucune population autre que celle du Tôhoku n’était censée être aussi conditionnée aux risques d’un tsunami si gigantesque. Cependant le 11 mars 2011 a bien eu lieu. Et il a surpassé toute imagination et démenti toutes les prévisions.
   Au dixième étage d’un bâtiment de l’université de Tokyo à Hongô où je présidais une séance coutumière, une première secousse se fit sentir, sans que cela sorte de l’ordinaire. D’abord une onde « P » -- puis, après un intervalle, une deuxième secousse plus importante « S » -- : n’importe quel habitant de Tokyo sait lire cela et si la longueur de cet intervalle est suffisante, on peut en déduire qu’il ne s’agit pas d’un séisme trop méchant. Or, chose inhabituelle, ce jour-là l’onde allait en s’amplifiant : tout l’étage se mit à vaciller comme dans un mouvement de pendule et nous ne pouvions plus rester ni debout ni assis. Chacun s’abrita alors sous une table pour éviter des chutes éventuelles d’objets : malgré notre confiance dans les constructions parasismiques, si le tremblement de terre avait continué encore quelques dizaines de secondes nous aurions sans doute cédé à la panique. La longue secousse enfin passée, le programme « alerte aux séismes » de nos portables se mit immédiatement à sonner et sur nos écrans s’afficha en rouge une carte du Japon annonçant l’arrivée imminente d’un tsunami de plus de 6 mètres d’abord, puis de plus de 10 mètres sur toutes les côtes du Tôhoku.

Un triple désastre
Les régions côtières du Tôhoku ont été totalement dévastées. Le fond du Pacifique s’est fracturé sur une vaste étendue de 500 kilomètres de long et 200 kilomètres de large.
   Plus de six préfectures ont été directement touchées ; le bilan des pertes humaines a atteint le chiffre de 20.000 morts et disparus dont environ 90% auraient été emportés par le tsunami. Plus de 300.000 habitants attendaient les secours dans quelque 2.300 centres d’évacuation ou abris précaires dispersés le long de 500 kilomètres
   Il est vrai que le Tôhoku a déjà connu des tsunami : notamment le tsunami de Sanriku en 1896 qui a fait plus de 20.000 morts et celui de 1933 plus de 3.000 victimes et après lequel un gigantesque mur de protection de 10 m de haut et de 2.400 m de long a été construit : il a été détruit le 11 mars dernier.
  A ce gigantesque séisme, sont venus, comme on le sait, s’ajouter les pannes et accidents des réacteurs de la centrales nucléaires de Fukushima.
   Séisme, tsunami et accident nucléaire. Ce triple désastre sans précédent ne pouvait que déclencher une profonde secousse dans la conscience des Japonais en réactivant différentes couches de la mémoire collective.

  La semaine qui a suivi cette terrible journée, j’ai assumé la direction de la cellule de crise de ma faculté.
   La rédaction d’un journal français m’a demandé, par courrier électronique, un article que je me suis empressé d’écrire malgré mes multiples occupations du moment : il me semblait que c’était mon devoir d’intellectuel. Mon article a été envoyé au journal dans la semaine suivant le 11 mars, mais n’a été publié que beaucoup plus tard, à la fin du mois, réécrit dans une forme que je n’ai pas vraiment reconnue. (Le Monde diplomatique éd. site web avril 2011). Je vais essayer de restituer ici le fil de mes réflexions notamment dans sa dimension ontologique et tragique, en mettant à jour les données dont je dispose.

Grande confusion
  Six mois ont passé depuis ce jour-là. Le pays ne semble toujours pas sorti de son état de grandes confusion.
  On a découvert beaucoup d’irrégularités qui étaient dissimulées dans la gestion des centrales nucléaires, et qui sont des causes directes ou indirectes des accidents du Fukushima. On n’a cessé de découvrir les défauts du système de sécurité : méconnaissance du risque de tsunami, manque de transparence quant à l’évaluation des risques, défaut des institutions de contrôle et de surveillance, atermoiements lors des décisions pour gérer la crise, etc.
   On retrouve hélas telles quelles les incompétences d’avant le 11 mars, ce qui a pour conséquence une généralisation du discrédit, de la perte de confiance, de la méfiance ou de la résignation désespérée de la population envers les hommes politiques, les média ou le monde scientifique.
  Cependant, cette condamnation morale, quelle que juste qu’elle soit, restera de courte vue et ne touchera pas au fond du problème, tant qu’on continuera tout simplement à se tromper de mondes : on sera toujours dans la même erreur tant qu’on continuera à croire que l’on est toujours dans le « monde d’avant ».

Les mondes incompossibles *
   C’est parce que cette catastrophe a eu lieu que les fautes, les incompétences, les erreurs ont été découvertes, autrement dit sans cette catastrophe tout serait resté dans l’ombre. Devant cette évidence, toute critique est impuissante.
   Indéniablement la catastrophe est une expérience irréversible dans le temps : le monde a tout simplement changé de faces : nous ne sommes plus à la même époque depuis le 11 mars.
   Le monde d’Adam pécheur n’est pas le même que celui d’Adam avant son péché, de même le monde où a eu lieu le 11 mars n’est pas le même que celui où l’on ne connaissait pas le 11 mars. Tant que cette question des mondes incompossibles ne sera pas bien pensée, beaucoup de décideurs, de journalistes et d’intellectuels persisteront dans leur erreur. Pourtant,  cette évidence est connue des victimes et ressentie par tout le monde.
   La catastrophe serait un événement morphogénétique du temps : étant à la même place, subitement on n’est plus dans le même monde. Nous sommes encore peu habitués à cette incompossibilité des mondes.

La monade étourdie
   Dans mon laboratoire d’analyse de la télévision, nous avons stocké et analysé toutes les émissions des sept chaînes de télévision visibles à Tokyo durant la semaine qui a suivi le 11 mars.
   Qu’a-t-on vu et entendu durant ces sept jours ? Et que n’a-t-on ni vu ni entendu ?
   Ce fut d’abord un ébralement et un effondrement général du système de diffusion télévisuelle. Toutes les émissions ont été interrompues et des flots d’informations ont envahi l’écran. La télévision a perdu tous ses programmes durant une semaine.
   Le petit écran est comme une personne sociale collective. Etant un deixis social (dispositif social du « nous - ici et maintenant »), elle est comme une grande monade sociale. Or cette monade qui devrait refléter tout l’univers a été ébranlée de fond en comble et ses courroies de transmission ont été brisées.
   Le 11 mars, le sol ébranlé après la secousse, la télévision tenta difficilement de rétablir ses réseaux de diffusion en reliant les stations locales et en cherchant à se connecter avec les studios locaux et les personnes sur place. Certes, les images du tsunami en direct sont arrivées comme un flots d’informations mais par des moyens de fortune .
   Le premier jour, la monade télévisuelle est frappée de cécité ; elle est dans la nuit du monde.
   Le deuxième jour, les images prises depuis les hélicoptères font découvrir un territoire en ruines. Dans l’après-midi, se produit un événement nouveau : l’explosion d’une centrale nucléaire. Puis les reporters atterrissent, les images du sol se mettent à arriver.
   Le troisième jour, commencent le réseau et les relais de transmissions se rétablissent, l’ accident nucléaire s’avère extrêmement grave et le monde est mis sous la menace d’un grand inconnu qui commence à hanter l’écran.
   C’est comme si en l’espace de sept jours on assistait à une sorte de récit à l’envers de la Genèse, une sorte de contre-Genèse.
   La Monade télévisuelle croit tout voir et se considère toujours comme parfaitement consciente de ce qui se passe dans l’instance sociale de sa téléprésence.
   Or le monde a changé de visage le 11 mars et les événements ont échappé à l’œil de cet organe social. C’est comme si la monade télévisuelle était tout d’un coup étourdie, elle a perdu conscience et quand elle se réveille, elle se retrouve dans un monde tout autre.

Resurgissement des mémoires
   Le temps est sorti de ses gonds. Et ce grand tremblement du sol a libéré les mémoires de la terre.
   On a constaté qu’une catastrophe a pour effet d’en rappeler d’autres ayant eu lieu par le passé : dans la catastrophe on voit remonter les  mémoires archaïques d’univers passés.
   L’événement a été perçu comme une épreuve majeure subie par la nation japonaise, la troisième sans doute de l’âge moderne, les deux précédentes étant la Restauration du Meiji de 1868 et la Défaite de 1945.
   Les grands séismes du passé ont été eux aussi rappelés à la mémoire : celui de Kobé en 1995, celui du Kantô en 1923 ainsi que les tsunamis successifs du Tôhoku sus-mentionnés.
  Mais au-delà de ces mémoires historiques de l’âge moderne, de façon beaucoup plus diffuse mais bien plus fondamentale, est également remonté un fonds culturel immémorial.
  Les sismologues ont avancé l’hypothèse d’un « super-cycle de 700 ans » pour expliquer ce séisme géant de magnitude 9 ; le grand séisme du Jôgan en 869 a été exhumé d’archives millénaires et analysé comme un antécédent de la récente catastrophe.
   A côté des ces arguments scientifiques, on a découvert que les emplacements des sanctuaires shintô, les jinja, ainsi que l’étymologie de leurs noms tels que le Namiwake, étymologiquement «séparant eaux et terre» ou le Tsunomitsu, «vagues envahissantes», portaient et véhiculaient la mémoire orale des tsunamis.
  Dans le grand séisme, l’histoire est mise au niveau de la géo-graphie (= l’écriture de la terre) : ainsi remontent « les couches archaïques de la conscience historique » consistant, pour le cas japonais, en «devenirs perpétuels et propension des choses», (l’expression est de Maruyama Masao** : Rekishi Ishiki no « Kosô », in Chûsei to Hangyaku, Chikuma Shobô, 1992) que nous pourrions mettre provisoirement sous le terme d’animisme.
   Il est frappant de voir avec quelle ardeur les sinistrés eux-mêmes ont recherché des restes de leurs mémoires dans les ruines de leurs maisons: notamment les « ihai » (ces tablettes bouddhiques placées sur l'autel des ancêtres et qui rappellent le nom posthume donné au mort lors de la cérémonie funèbre) qui demeurent les liens les plus essentiels avec les âmes des ancêtres dans la tradition bouddhique.
  Depuis le tsunami, le travail de restitution des objets de mémoire est d’ailleurs toujours en cours ; un formidable besoin d’archiver les souvenirs est ressenti. Les recherches dans les décombres et le travail de restitution aux familles sont menés avec de l’aide de bénévoles.

La force de l’impermanence
  Ainsi, après la catastrophe, les couches de la mémoire collective se réveillent et se mobilisent en profondeur.
   Dans l’archipel, l’impermanence du monde n’a jamais véritablement scandalisé les habitants, elle a constitué au contraire la condition fondamentale des hommes : le monde est impermanent, il faut donc vivre la vie de ce monde (ici et maintenant) avec le maximum de détermination éthique envers soi et envers autrui. Telle serait une leçon de morale humaine à la japonaise, qui ne passe pas par la transcendance et reste foncièrement d’une portée locale.
   Ce constat d’impermanence ne signifie pas une résignation ; au contraire, il constitue le fond éthique d’un être au monde. Ce monde est inconstant et passant avec les âmes qui peuplent l’univers. Un grand cataclysme est une occasion de dévoiler ce substrat éthique dans la population, et l’on voit qu’il s’enracine dans la géo-histoire du pays.
 
  Tokyo le 1er novembre 2011 

* chez Leibniz-Deleuze : je me réfère ici à la pensée sur les « mondes possibles » : Leibniz-Kripke-Deleuze. Comme on sait, l’«optimisme » de Leibniz est à l’origine de la polémique sur le « Grand Séisme de Lisbonne de 1755 » au temps de la naissance des Lumières (Voltaire, Rousseau, Kant ). Le « meilleur des mondes possibles » n’exclut cependant pas la « catastrophe » après quoi les mondes ne sont plus « compossibles » - donc désormais « incompossibles » - du moins dans notre temps qui est, contrairement à chez Leibniz, sans instance divine.

** 1914-1996, un des principaux politologues et théoriciens politiques japonais du XX siècle. En français :
Essais sur l'histoire de la pensée politique au Japon (Presses universitaires de France), Les intellectuels dans le Japon moderne (in Cent ans de pensée au Japon 2, Philippe Picquier).

Ishida Hidetaka est professeur à l’Université de Tokyo, spécialiste des médias, il a écrit de nombreux ouvrages en japonais, dont les Média et la vie quotidienne (Kigô no chi / media no chi, Presses de l’Université de Tokyo, 2003), Le Tournant numérique du Savoir (Chi no Degital Shifuto, Kobundo Press, 2006) et Philosophie contemporaine (Gendai shisô no kyôkasho, Chikuma Shobô, 2010).