2011年3月1日火曜日

« Vent d’Ouest », L’Herne « Foucault », éd. L’Herne, mars 2011, pp.232-236



Foucault et le Japon
Par Hidetaka Ishida (l’Université de Tokyo)

 Ici, la manière de penser antérieure à la modernisation et celle du type de l’Europe moderne coexistent, et je compte travailler à l’analyse de ces questions avec des spécialistes japonais. [1]

1 Le Vent d’ouest

   Foucault visita deux fois le Japon en 1970 et 1978. Le contact avec le pays du soleil levant n’était nullement fortuit. Maurice Pinguet, ami de longue date depuis la rue d’Ulm, enseignait à Tokyo. Il introduisait ses amis très tôt à la vie de l’ « Empire des signes » dès les années 1960, non seulement Foucault mais aussi surtout Roland Barthes, Jacques Lacan, ou Claude Lévi-Strauss : toute la génération structuraliste et poststructuraliste est entrée très tôt à l’archipel grâce à l’auteur de la Mort volontaire au Japon. Foucault a même failli être nommé au poste de professer à l’Université de Tokyo en 1963 ; cette épisode témoigne du lien substantiel qui aller se nouait entre les deux cultures.
   Pour les Japonais qui avaient depuis longtemps pris l’habitude de traduire systématiquement les littératures et pensées occidentales, les polémiques et querelles suscitées par le « structuralisme » (les querelles de la Nouvelle Critique ou les débats Sartre-Foucault, ainsi que les événements de Mai 68), conjuguées avec les arrivées successives de ces principaux protagonistes n’ont pas manqué de provoquer très vite un immense intérêt intellectuel.
   Si en 1970, lors de la première venue de Foucault, seuls la Naissance de la clinique (traduction japonaise en 1969) et la Maladie mentale et de la personnalité (traduction japonaise en 1969) étaient traduites par les soins de la psychiatre Dr. Mieko Kamiya et qu’apparaissait en 1970 juste avant l’arrivée de l’auteur la traduction de l’Archéologie du savoir par le philosophe Yujirô Nakamura, s’en suivront les traductions des Mots et les Choses en 1974, l’Histoire de la folie en 1975,  Surveiller et Punir en 1977. Ainsi quand Foucault revient au Japon en 1978, tous les ouvrages sont traduits ; dans les dialogues entre Foucault et Moriaki Watanabe, il est question de traduction en cours du premier tome de l’Histoire de la sexualité, la Volonté de savoir préparé par ce dernier[2].
   Ce sont d’abord les professeurs d’études françaises, tous grands spécialistes de littérature, tels Tôru Shimizu(spécialiste de Mallarmé, de Valéry et de Blanchot), Moriaki Watanabe (spécialiste de Mallarmé, de Claudel et aussi metteur en scène) et Shiguéhiko Hasumi(spécialiste de Flaubert, critique littéraire et critique du cinéma et le Président de l’Université de Tokyo de 1997 à 2001) , Kôichi Toyosaki(spécialiste de Lautréamont, traducteur entre autres de Derrida) qui ont traduit et introduit Foucault et la génération structuraliste et poststructuraliste dans la vie intellectuelle japonaise. Cela signifie que la pensée de Foucault trouva d’emblée les meilleurs traducteurs et introduteurs ; ces grands spécialistes d’études françaises ont préparé la réception de Foucault, travaillé à transformer la constellation discursive de la scène intellectuelle et inventé les nouveaux langages pour parler littérature, philosophie, cinéma ou théâtre.
   C’est que d’une manière générale, vers 1970, la société japonaise connaît une grande mutation : l’après-guerre prend fin, les symptômes de la société de consommation se multiplient, la crise des institutions s’annonce avec les révoltes d’étudiants et l’humanisme existentialo-marxiste s’essouffle. C’est dans cette atmosphère, mondialement partagée, il est vrai, de la fin des années 1960 et du début des années 1970 que la pensée de Foucault est recueillie ici. L’annonce de la fin imminente de l’Homme, la relativisation de la place de la doctrine de Marx, la mise en cause de la rationalité occidentale que poursuit Foucault depuis l’Histoire de la folie, la mise en avant des questions du langage, du discours, du corps, du savoir et du pouvoir constituent autant de points d’interférences avec les problématiques qui se mirent à se cristalliser dans l’archipel nippon aussi.
   Foucault concluait en 1970 sa conférence à Tokyo :

Le structuralisme et l’histoire contemporaine sont des instruments théoriques grâce auxquels on peut, contre la vieille idée de la continuité, penser réellement et la discontinuité des événements et la transformation de les sociétés . [3]

   C’est qu’avec quelques autres figures exceptionnelles  de la pensée contemporaine française à l’époque, Deleuze, Derrida, Lyotard, Lacan, il incarnait la rupture radicale de la pensée  par rapport aux marxisme et existentialisme ; il révélait une autre façon de penser l’Histoire, avec l’Histoire la Raison et l’Homme une mise en cause radicale de la modernité non seulement occidentale mais mondiale. Les Japonais découvrirent sous leurs yeux cette transformation des modernités, qui les libéraient aussi de leur position de studieux élèves de la modernisation- occidentalisation.
   Ce qu’illustre par exemple la convergence qui se dessine entre les deux penseurs lorsque Foucault rencontre en 1978 avec Ryumêi Yoshimoto, figure originale de la pensée japonaise, pour débattre sur le thème de « Comment se débarrasser du marxisme »[4].
   Au lieu de raisonner sur le registre de la ratio occidentale « logocentrique », les Japonais découvrent une possibilité de penser autrement leur permettant d’interroger leur propre sol de pensée ; il est désormais devenu possible de penser le sol des  positivités de signes, de langage, de discours, d’écriture ; concevoir autrement les jeux pouvoirs et les éthos et les institutions.

II. Le Gai savoir : les sciences humaines et les néo-académiciens

   Du milieu des années 1970 et à la fin des années 1980, se succèderont les venues des protagonistes de pensée contemporaine, Derrida, Lyotard, Bourdieu, Baudrillard, Kristeva, Guattari. De multiples contacts et de liens qui se nouent entre et les penseurs, philosophes, intelletctuels et essayistes japonais de l’époque, naîtront les mouvements et courants de pensées contemporaines d’obédience structurale ou post-structurale. Ces courants de pensée, on les dénommera « Gendai shisô (la pensée contemporaine)  » ou « France Gendai Shisô (la pensée contemporaine française) » , dénomination en somme assez analogue à celle aux Etats-Unis  « Théory » ou « French Théory ». On pourrait énumérer parmi les noms les plus représentatifs, outre les littéraires déjà cités, Masao Yamaguchi, anthropologue, Yûjirô Nakamura, philosophe, Kôjin Karatani, critique littéraire, Keizaburô Maruyama, linguiste, Chizuko Ueno, féministe, etc.
   Les revues se font jour dans ces mouvances et  les discours des sciences humaines d’inspiration poststructuraliste commencent à se généraliser. Ainsi la revue Païdëia, fondée en 1970, publiera en 1972 par les soins de son rédacteur en chef Mikitaka Nakano (1943-2007) son numéro spécial « Foucault »  dans lequel on trouve la « Réponse à Derida », une première version de « Mon corps, ce papier, ce feu » qui attisa comme on le sait la fameuse polémique Foucault-Derrida. Nakano  par la suite participa successivement à la fondation de la revue Gendai Shiso 1974- et de l’Epistêmè (1975-1979) ,  deux revues-phares du poststructuralisme et postmodernisme des années 1980. L’éditeur académique central comme Iwanami (qu’on pourrait cosidérer comme un équivalent d’un Gallimard en France) va créer une nouvelle revue scientifique Hermès (1984-1997), qui regroupera les intellectuels de figure comme Arata Isozaki, architecte, Kenzaburô Ôe, romancier et futur Prix Nobel de littérature en 1994, Tôru Takemitsu, compositeur, Makoto Ôoka, poète, Masao Yamaguchi et Yûjirô Nakamura.
   Une nouvelle constellation du champ du savoir se dessine ainsi au tournant de 1980 avec les tenants de nouveaux discours en sciences humaines et en domaines de création culturelle. Foucault occupe la position cardinale dans cette transformation du savoir : ses travaux constituent les points de repères par rapport auxquels s’ordonnent les nouvelles catégories de pensée, s’articulent les nouveaux paradigmes théoriques, qualifiés souvent de « structuraux ». En effet, on se met à raisonner en termes de « discours », de « savoir », de « pouvoir », d’ « épistêméé », de « représentation », etc. Nakamura publie les Jutsugo Shû (Vocabulaires), Hasumi Foucault Deleuze Derrida, Watanabe Tetsugaku no Butai(Scènes de la philosophie entretiens avec Foucault). Leur rôle ne sera pas resté celui de simple traducteur. Ou plutôt la traduction est beaucoup plus que la traduction. Hasumi invente une nouvelle écriture critique, une nouvelle manière de parler de littérature et de cinéma. Watanabe va radicalement transformer le discours sur la corporalité théârale. Sans leur travail de création de nouveaux langages critiques, n’auraient pas été possibles une part importante des créations scéniques et cinématographiques des annéees 1980 et 1990 ; sans ces renouvèlements critiques n’auraient été possibles le postmodernisme en architecture, en littérature, en théâtre et musique.
   Sans les paradigmes Foucault, il est inconcevable qu’il y eût une telle modification du sol épistémique de la pensée.
  

La querelle du « new academism »

   La société japonaise bascule dans l’ère dit « postmoderne » dans les années 1980. La société de consommation y avance avec cadence toujours plus accentuée.  Dans ce contexte, l’archipel se sentira concerné de près par la querelle du postmoderne ; viendront tour à tour donner leurs conférences à Tokyo Derrida, Habermas, Lyotard, Rorty, La querelle du postmoderne n’a pas comme théâtre seulement l’Europe et les Etats-Unis, le Japon constitue  un troisième pôle de la querelle du postmoderne.
   Les discours postmodernes sont portés par la nouvelle génération. Au début des années 1980, Le  Kozo to chikara (Structure et Force) d’un jeune économiste philosophe Akira Asada et le Tibet no Mozart(Le Mozart tibétain) d’un jeun anthropologue Shinichi Nakazawa deviennent un best seller et provoque un phénomène social dénommé « New Aca boom ». Cela bouscule le vieil univers académique. Cette mutation du savoir divise les intellectuels et s’accompagne de remous et bouleversements : la nomination du jeun anthropologue Nakazawa au poste de maître assistant à Komaba est refusé par le conseil de l’Université  et cela fait scandale. La polémique et la bataille est indispensable lorsque s’impose une nouvelle force culturelle. La querelle du « neo-académisme » en est de ce phénomène de la lutte symbolique.
   Mais au fur et à mesure de l’évolution de la situation, durant les années 1980-1990, la vague du nouveau savoir pénètre dans  les institutions ;  non seulement, ces nouveaux intellectuels et penseurs s’imposent dans les champs de revues et d’éditions en créant nouvelles revues (Hermes, Hihyô Kukan( Espace critique), ou Représentations) et collections (Hermes, Postmodern).
   Au début des années 1990, avec réformes universitaires, ils entrent dans l’appareil académique.
   L’université de Tokyo a deux campus : Hongo et Komaba. Si Hongo qui s’est développé à partir de l’ancienne université impériale est resté traditionnaliste, Komaba développé à partir de l’ancien lycée impérial, où sont enseignées les humanités est de loin  moderniste.
   Watanabe et Hasumi créèrent un nouveau départment « Hyoshô Bunkaron (Théories et Représentation) » au campus Komaba de l’Université de Tokyo ; dès le début des années 1990, ces nouvelles tendances entrent dans les matières d’enseignement à l’université en sciences humaines et sociales : Foucault entre dans les programmes d’enseignements des humanités à l’université.
   La trilogie des manuels universitaires (Chino giho(L’art du savoir), Chi no Ronri(la logique du savoir), Chi no rinri(l’éthique du savoir) compilée par le philosophe Yasuo Kobayashi, disciple de Derrida et de Lyotard, signe le renouvellement de l’enseignement des Humanités de l’Université, devient à son tour un best seller au début des années 1990 ; le « chi (le savoir) », terme à forte connotation foucauldienne entre dans le vocabulaire des institutions académiques.

3. Les paradigmes « Foucault »

   Lors de son deuxième séjour en 1978, Foucault s’entretint, hormis les professeurs d’études françaises évoqués ci-dessus,  avec Maruyama Masao, Ryumei Yoshimoto,  Mitsuyoshi Saigusa,: principales figures de pensée japonaise à l’époque ; ces rencontres laisseront un certain nombres d’entretiens(Yoshimoto) ainsi que les citations(Maruyama) ou encore sans doute un souvenir de la pratique de technique de soi dans un temple zen (Saigusa).
   Dans la conférence, donnée lors de ce deuxième séjour, sur la « philosophie analytique de la politique »[5], Foucault cite également le nom de Maruyama Masao pour signaler une possible comparaison du pastorat avec le confucianisme ; il évoque au-delà une série de possibles confrontations d’études entre l’Occident et le Japon : sur les manières dont s’ordonnent les « jeux de pouvoir » autour de la folie, de la médecine, de la maladie, de pénalité et de la prison, encore la sexualité et la gouvernementalité.
   Foucault souligne à juste titre la nécessité de confronter les deux expériences de la modernité :

    Ici, la manière de penser antérieure à la modernisation et celle du type de l’Europe moderne coexistent, et je compte travailler à l’analyse de ces questions avec des spécialistes japonais. [6]

   Comment ne pas voir en effet que la société japonaise avait connu les phénomènes sociaux analogues ; l’état, la prison, la discipline, la sexualité, la technique de soi, etc. ? Comment ne pas reconnaître la nécessité de poursuivre ces interrogations sur la modernisation et de la modernité ?
Si cette proposition d’études comparatives ne paraît pas avoir été suivie immédiatement après, tout se passe comme si les années ultérieures rendaient les effets à retardements
   Les paradigmes introduits par la génération poststructuraliste en général et par Foucault en particulier devaient asseoir les sciences humaines et sociales sur le sol de positivité qui n’existait pas avant eux : se découvraient ainsi les jeux de savoir et de pouvoir, l’ordre discursif, avec de nouvelles « positivités ». Pour que les recherches s’organisent pour refléter ces impulsions épistémologiques, il fallait un temps de réorganisation de recherches.
   En effet, s’il est certes difficile de citer des exemples d’ « application » directe de la « méthode » de Foucault, si tant est qu’il y en a une, il est encore plus difficile de citer de grandes études novatrices en sciences humaines et sociales de l’époque qui ne s’en soient pas inspirée.
   Les catégories foucaldiennes, tels « discours », « savoir »,  « pouvoir », « discipline », « pastorat » , « gouvernementalité », « technique de soi », etc. ont pénétré les multiples domaines de recherches en sciences humaines et sociales : la terminologie d’origine foucaldienne est devenue assez vite une monnaie épistémique courante. Les grandes études vont paraître en relétant de multiple façon les différents aspects du travail de Foucault.
   En histoire littéraire, Kojin Karatani(1941- ) , figure de proue du postmodernisme japonais, a donné le la avec son Kindai Nihon Bungaku no Kigen (Les Origines de la littérature moderne au Japon, 1980), en illustrant la formation discursive de la littérature moderne en appliquant assez librement la théorie du discours de Foucault. Sur le rapport de la confession et de la formation de l’intériorité littéraire, la formation du langage littéraire oral, le problème de la représentation, etc., Foucault permet d’ouvrir une nouvelle perspective pour la lecture de la modernité littéraire.
   On pourrait citer parmi les ouvrages en histoire des idées Hermann Ooms sur la Tokugawa Ideology[7], qui prolonge à sa manière l’aspiration de Foucault de voir étudier le confucianisme de l’ère Tokugawa, dans le prolongement de l’étude de Maruyama et de son étude sur le pastorat ; il y a aussi la très grande étude par Naoki Sakai sur la formation discursive du 18ème siècle japonais sur la parole et le langage :  Voices of the Past: The Status of Language in Eighteenth-Century Japanese Discourse[8] ; on peut y associer aussi la monumentale étude sur la recatégorisation et la traduction culturelle constitutives de la pensée moderne japonaise par Shinichi Yamamuro : Shisou Kadaï tosite no Asia (Asie comme tâche à penser)[9].
   Le Japon étant une société disciplinaire exemplaire à bien d’égards, l’introduction du travail de Foucault n’a pas ménqué de suciter les études sur l’hôpital, la psychiatrie, le prison, l’usine, l’école. Si la plupart de ces travaux sont resté dans les communications de sociétés ou dans les revues scientifiques, on pourra citer les ouvrages sur l’école l’étude du système disciplinaire du Meiji par Toshihiko Saitô[10] ou sur le discours de l’éducation par Teruyuki Hirota[11].
   Dans les Gender Studies, les Gay studies, les Queer Studies , Foucault est bien sûr la référence obligée. Depuis les années 1980, les théoriciens et théoriciennes s’inspirent de diverses manières des travaux de Foucault : cette référence foucaldienne est aussi doublée de celles aux théoriciens contemporains comme Judith Butler.
   Dans les études de média et de discursivités, la référence de Foucault est aussi prégnante. Si je me permets de me référer à mes travaux et ceux de mes proches, depuis les années 1990, à l’Université de Tokyo a créé un département d’études sur la Gengotai(la discursivité) à côté de celui sur la Culture et la Représentation : les collections « Gendotaï » ainsi que la « Hyoushou no disukûru (Représenation et Discours) » ont été lancées aux the University of Tokyo Press, ce qui pour témoigner de développements et approfondissements de la problématique foucaldienne dans les recherches académiques. Les tenants de Cultural Studies ou Postcolonial Studies eux aussi prolongent et développent  à leur manière les interrogations foucaldiennes[12] .
   Tout ceci montre que durant ce dernier quart de siècle, les références aux œuvres de Foucault se sont globalisées voire même se sont « créolisées » : il y a beaucoup de « Foucault » qui ne proviennent pas seulement de France mais d’autres horizons culturels : « Foucault » d’Europe ou des Etats-Unis et d’Amérique mais aussi d’Asie et du Tiers-Monde. Ainsi le siècle  est devenu véritablement foucaldien.

4. Vialités  « Foucault »

  La vitalité de la pensée foucaldienne ne s’est pas épuisée, tant s’en faut,  dans ce vinght-et-unième siècle. La traduction intégrale des Dits et Ecrits sous la direction de Y. Kobayashi, de Hisaki Matsuura et de H. Ishida, disciples de Watanabe et de Hasumi, se fit jour en dix volumes chez l’éditeur Chikuma Shobô (les dix tomes publiés de 1998 à 2002). La traduction également intégrale des Cours au Collège de France est en cours de publication chez le même éditeur : on en est au septième tome selon l’ordre de parutions en France : ces travaux de traductions sont menés par de plus jeunes chercheurs formés à l’école de Komaba. 
  Il y a aussi accumulation d’éruditions sur Foucault ; Gen Nakayama qui a beaucoup traduit Foucault, publie ses monographies monumentales[13]  ; parmi les jeunes chercheurs , il y en a qui se sont faits spécialiste avec leurs thèses sur Foucault[14].
  Ainsi la réception de Foucault s’est considérablement transformée et s’est enrichie durant cette dernière décade. L’interrogation sur les Lumières et la modernité, le biopouvoir et la biopolitque, l’ordre néolibéral et de l’Etat-providence, la sécurité et la population, la gouvernementalité et la technique de soi, toutes ces lignes de force se dégageant du nouveau corpus ont fait du Foucault plus que jamais d’une actualité politique inépuisable.
 En effet, dans ce début du vingt-et-unième siècle, face à la globalisation et l’avancée de l’Empire avec son ordre de guerres, multiples étaient ceux qui cherchèrent les clefs dans le corpus foucaldien. Ainsi, il s’est formé une génération de jeunes sociologues qui en se fondant sur les concepts de Foucault tentent de formuler leurs critiques sociales[15].Les usages de Foucault pour la critique de la société et de l’ordre mondial est ainsi plus que jamais d’actualité ; Foucault est vivant à côté d’un Négri, d’un Agamben ou d’un Stiegler.., tout ceci montre la vitalité de sa pensée.
 

Conclusion : Le siècle de Foucault

  Que peut-on conclure provisoirement de la réception japonaise de Foucault depuis ces cinquante ans ?
   Lors du colloque qui s’est tenu en 1991 au campus Komaba de l’Université Tôdaï, les organisateurs l’avaient intitulé « Le siècle de Michel Foucault »[16].  Avec un peu de recul historique « Foucault » paraît effectivement incrusté dans ce « siècle » -- au sens étymologique et religieux de temps du monde, dans « son sens péjoratif » même, dit Foucault. Il remarque pour introduire son
    « Il est certain qu’on vit maintenant dans un monde plein : la Terre est devenue ronde, et qu’elle est devenue surpeuplée », dit-il.[17]
   Au bout de la modernisation et partant de l’occidentalisation des catégories de pensée et de culture, les Japonais avaient  rencontré cette figure d’une pensée autre qui mettait radicalement en cause justement l’Histoire de la rationalité occidentale en rendant ainsi possible de situer sur un autre plan les interrogations sur l’expérience historique de la vérité.
   Et à propos du structuralisme, Foucault dit dans le même entretien : « Oui, le structuralisme, ce qu’on a appelé structuralisme, au fond, n’a jamais existé en dehors de quelques penseurs, ethnologues, historiens des religions et linguistes, mais ce qu’on a appelé structuralisme se caractérisait justement par certaine libération ou affranchissement, déplacement, si vous voulez par rapport au privilège hégélien de l’histoire ».[18]
  
 Les paradigmes Foucault ont permis en effet de placer sur un autre plan de positivités les problématisations du savoir, du pouvoir, de la folie ou de la sexualité. De véritables dialogues des civilisations avaient été engagés ainsi, non certes à la manière de la rencontre d’un marin anglais avec un shogun telle que raconte l’Ordre du discours[19], mais en rendant en tout cas sensible des deux côtés une hétérotopie de pensées, provoquant des secousses ontologiques ébranlant les ordres des choses.
   A cette rencontre du dehors, sont venu en ajouter les débats et les événements du monde entier : si nous nous sommes séparé de Foucault de son vivant au milieu des années 1980, ses œuvres ont fait chemin avec les cours du monde. Depuis les débats sur le postmoderne et la modernité, jusqu’à ceux plus récents sur la mondialisation au début de ce siècle, alors que les publications des Dits et Ecrits et des Cours venaient enrichir le corpus foucaldien, le monde n’a cessé de trouver de nouvelles lectures de Foucault et ainsi de lire l’évolution du monde à l’aide des ses concepts : ceci est particulièrement vrai pour les discussions sur la sexualité, la technologie du pouvoir, sur la biopolitique et le biopouvoir, sur la gouvernementalité et les techniques de soi.
   De par sa hétérotopie historique et culturelle, le Japon constitue un lieu intense d’interrogations selon les lumières foucaldiennes. C’est en ce sens que les Japonais se maintiendront encore longtemps près de cette figure singulière et irrésistible de la pensée qu’a été Michel Foucault.




[1] « Sexualité et politique », entretien avec C. Nemoto et M. Watanabe, le 27 avril 1978 (Dits et écrits tome III, p. 526)
[2] « La scène de la philosophie », entretien avec Moriaki Watanabe, Dits et écrits, tome III, No.234, p.571 et sq.
[3] « Revenir à l’histoire »,  Dits et Ecrits, tome II, p.281
[4] « Méthodologie pour la connaissance: comment se débarrasser du marxisme », in Dits et Ecrits, tome III, pp.595 et sq.
[5] Dits et Ecrits, tome III, No. 232 « La philosophie analytique de la politique », pp. 534 et sq.
[6]  « Sexualité et politique », entretien avec C. Nemoto et M. Watanabe, le 27 avril 1978 (Dits et écrits tome III, p. 526)
[7] Tokugawa Ideology: Early Constructs, 1570-1680 (Michigan Classics in Japanese Studies), 1985
[8] Naoki Sakaï: Voices of the Past: The Status of Language in Eighteenth-Century Japanese Discourse, Cornell Univ. Press, 1992.
[9] Shisou Kadaï tosite no Asia (Asie comme tâche à penser), Iwanami, 2001
[10] Kyousou to Kanri no Gakkoushi (Compétition et discipline à l’école), The University of Tokyo Press. 1995.
[11] Kyouiku gensetu no Rekishi Shakaigaku (Sociologie historique du discours d’éducation), Nagoya University Press, 2001.
[12] On pourra citer le groupe de recherches de Cultural Studies autour de Shunya Yoshimi, sociologue et professeur à l’Université de Tokyo.
[13] Seikenryoku to Tôchisei(Le biopouvoir et la gouvernementalité)(2010), Sikou no Koukogaku(L’archéologie de la pensée) (2010)
[14] On pourra citer la thèse de Yasuyuki Sinkai:  L'invisible visible : Etudes sur Michel Foucault, thèse présentée à EHESS en 1999.
[15] La critique de l’ordre néolibéral a trouvé une formulation philosophique intéressante par Takashi Sakai avec son Jiyû-ron (2001) ; un autre jeune sociologue, Nozomi Shibuya a publié une critique du pouvoir libéral : Tamashii no Roudô (2003) ; sur le pouvoir psychiatrique et sécuritaire au Japon, Kazuya Serizawa a publié des essais pénétrants dans la lignée de Foucault.
[16] Le colloque international « Le siècle de Michel Foucault », organisé par Moriaki Watanabé et Shiguéhiko Hasumi, au campus Komaba de l’Université de Tokyo en 1991 auquel ont participé notamment Daniel Defert, François Ewald, Slavoy Zizeck, Hubert. L. Dreyfus, Paul Rabinow, Barabara Cassin, Judith Revel, Kojin Karatani, Akira Asada, Yujirô Nakamura, Yauo Kobayashi, Hidetaka Ishida.
[17] III. p.577
[18] III. p.579
[19] L’Ordre du discours, p. 39 et sq.